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Crazy Horse…et démocratie

August 12, 2006

 

Il y a quelques jours, nous nous promenions en ville avec une Singapourienne et lui demandions quelle était l’origine du drapeau de Singapour.

 

Rapidement elle nous dit que le rouge symbolisait la fraternité universelle et l’égalité entre les hommes, le blanc la pureté et la vertu. Je lui demandais alors ce que signifiait les 5 étoiles. Se tournant vers le chauffeur indien de notre mini-bus, elle se mit a parler en malais-anglais (tous deux ont appris le malais a l’école, le malais étant une des langues officielles avec le Mandarin, le Tamil et l’Anglais) essayant de se souvenir ensemble.

 

Rapidement tous me dirent que le croissant de lune était l’emblème d’une jeune nation se développant rapidement et inexorablement, alors que les étoiles symbolisaient démocratie, paix, justice, progrès et et…

 

A ce moment je vis que nos accompagnateurs hésitaient et essayaient péniblement de se remémorer le sens de la cinquième étoile. Rien à faire, ca ne venait pas.  Timidement je lançais… « liberté, peut être ? ». Tous deux se regardèrent, échangèrent un regard complice et éclatèrent de rire… en me disant que non, ca n était « surement pas ca ». Nous en sommes restés là et sommes passés à autre chose.

 

De retour à la maison je vérifiais. Il leur manquait juste, égalité. Mais dans tous ces symboles du drapeau aucun d’eux ne parlait de liberté. Une fois encore, frenchy éduqué dans le respect de la trinité révolutionnaire et républicaine  …je ne peux pas m’empêcher de penser que quelque chose de fondamental manque encore à ce jeune état nation.

 

Mais de quelle liberté parle-t-on ? La presse semble libre (quoiqu’ assez inoffensive et plutôt douce dans ses jugements), les programmes télé diffusés n’ont rien à voir avec ceux diffusés dans des pays où l’Etat contrôle strictement ce que le peuple peut regarder, les cultes et religions coexistent dans un joyeux brouhaha qui parait très tolérant, les nouveaux entrepreneurs prennent d’assaut les bureaux dans les quartiers d’affaires en plein essor et les gens dans les rues n’ont pas l’air de souffrir de privations de libertés fondamentales.

 

Hier toutefois, dans mon taxi en partance pour le bureau, je faisais remarquer au chauffeur que la devanture pompeuse, criante et rouge du bâtiment que je venais d’apercevoir était celle du Crazy Horse. Je me disais que le Crazy Horse et ses filles légères faisaient sans doute beaucoup plus pour le rayonnement de la francophonie et la culture des Lumières que l Alliance Française… Mon chauffeur me disait alors avec un sourire gêné que ca ne marchait pas et ne marcherait jamais : « not good business. They will close. This is not topless ; forbidden ; governement does not authorize. You can’t see nudity ». C’est vrai qu’aller au Crazy Horse et ne pas voir les formes sculpturales des danseuses c est un peu comme visiter Paris assis dans la cabine bateau mouche au lieu d’être en plein air sur le pont. Ca manque de perspective.  J’irai vérifier. Juste par pure déontologie et pour éviter de vous donner de mauvaises informations…

 

Je me mis à rapprocher cet épisode à celui des instructions détaillées que nous avions reçues pour le déménagement, nous demandant explicitement de mettre à part dans une caisse toutes les vidéos, cassettes, DVD, CD et magazines, au motif que tout serait inspecté par les douanes Singapouriennes, à la recherche de tout ce qui aurait un caractère «  offending » (pornographie, nudité etc…). Imaginez la pauvre vie de ces inspecteurs Singapouriens qui doivent passer leur journées à choisir au hasard dans les cartons d’expatriés, des cassettes vidéo de Tintin et le Lac aux Requins ou de La Petite Sirène…à la recherche de contenus grivois…et découvrir avec tristesse qu’il s’agissait bien en fait de Tintin et de la petite Sirène.

 

Vous vouliez de la blonde bimbo plastiquée… voilà la Castafiore en échange. Vous vouliez des scènes chaudes entre garçons. Vous voila les Dupont et Dupond en costume. Vous vouliez des scènes olé olé…vous voila une scène mielo-sentimentale de l’amour impossible entre un bigorneau et une étoile de mer. Et toc.

 

Et puis et puis on se prend à penser qu’un peu plus de contrôle parfois sur ce que nos gamins peuvent voir n’est finalement pas si mal. Quelques années aux Etats-Unis où les armes sont dans les rues et les sites pornos à deux clics d’un site scolaire, nous l’ont appris. Mais est-ce à l’Etat de décider. Un Etat qui veut mon bien reste un concept avec lequel je lutte. Pour protéger ma liberté que suis-je prêt a concéder ? Où commencer et ou s’arrêter ? Qu’est ce qui est licence et qu’est ce qui est liberté.

 

Singapour a tracé une ligne nette dans le sable et a défini ce qui était ok et ce qui ne l’était pas. On peut s’offusquer de cela. Mais à la fin, la liberté suprême reste de pouvoir sortir du pays et y entrer très facilement…et de pouvoir le quitter définitivement à tout moment si ces règles ne conviennent pas aux plus libéraux / libertaires d’entre nous.

 

En cela je continue de penser que Singapore reste un Etat libre. Mais avec plus de 4 millions d’habitants venus de tous les coins du monde, entassés sur une petite ile sans ressources, entourée de pays souvent instables (voir agressifs historiquement pour certains d’entre eux)… il faut définir de solides règles et s’y tenir sans trop d’exceptions… au risque parfois de faire des compromis sur certains principes démocratiques.

 

Je crois que je vais relire un bouquin de Raymond Aron (Plaidoyer pour l’Europe décadente) que j’avais lu avec plaisir il y a quelques années. Aron analysait comment les démocraties se trouvent et se trouveront de plus en plus confrontées à leurs propres contradictions : comment peuvent-elles tolérer des principes et des valeurs qui peuvent rapidement ou à terme les détruire, sans pour autant sombrer dans des modèles politiques qui sont en violente contradiction avec les principes qui les ont construits.

 

Peut être pour la première fois, je vois, appliqué à grande échelle, un des principes fondateurs des républicains français : la liberté de chacun s’arrête où commence celle de l autre.

 

Enfin, relisant quelques livres et discutant avec des Singapouriens dans leur cinquantaine, je commence à comprendre que les Singapouriens construisent en ce moment leur démocratie. Progressivement et relativement rapidement comparativement à d’autres pays. Mais ils ne veulent pas ouvrir les vannes trop larges, trop vite, trop fort. C’est une société et un système politique en construction, comme fut le notre il y a plus de deux cents ans.

 

J’essaie de me convaincre que cette analyse est la réalité et que les caciques du parti au pouvoir (que l’on voit régulièrement partout) résisteront a la tentation totalitaire. Jusqu’ à présent, ils ont tenu bon. Et l histoire récente montre qu’ils ont plutôt réussi dans leur aventure.

 

Les 10 prochaines années seront fascinantes. Si j’étais étudiant en Sciences Politiques je ferais ma thèse sur le futur du système politique singapourien. Trop de choses à observer, analyser et prédire.  

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